Aimé Jacquet sait qu'il joue sa carrière. Sélectionneur depuis 1993, contesté par L'Équipe qui le juge limité, le natif de Sail-sous-Couzan a passé deux ans à construire son groupe, à fixer un onze de référence et à imposer son schéma. À l'ouverture du Mondial 1998, le 10 juin au Stade de France, personne ne sait encore que la France va décrocher sa première étoile en quatre semaines.
Premier Mondial à 32, premier sur le sol français depuis 1938
Pour cette quinzième édition, la FIFA passe de 24 à 32 équipes. Huit groupes de quatre, un seul match couperet à éliminer en huitièmes : la formule restera en place pendant six tournois, jusqu'à 2022. La France accueille la compétition pour la deuxième fois (la première remontait à 1938). Dix villes hôtes, dix stades, dont l'inauguration officielle du Stade de France à Saint-Denis quelques mois plus tôt.
La France passe par le suspense
Les Bleus sortent en tête du groupe C. Trois victoires : Afrique du Sud 3-0, Arabie saoudite 4-0, Danemark 2-1. Mais le 18 juin contre les Saoudiens, Zinédine Zidane est exclu pour avoir piétiné le défenseur Fuad Amin. Suspension de deux matchs. Il manquera le huitième de finale et le quart.
Contre le Paraguay le 28 juin à Lens, la France butte sur un bloc compact. 0-0 après quatre-vingt-dix minutes, prolongation, et c'est Laurent Blanc, libéro réputé pour son calme, qui marque le tout premier but en or de l'histoire de la Coupe du Monde à la 113e minute. Quart de finale contre l'Italie à Saint-Denis : 0-0 dans les prolongations, tirs au but, Barthez sort la frappe de Demetrio Albertini, Luigi Di Biagio frappe la barre, la France passe.
Demi-finale contre la Croatie de Davor Šuker, déjà cinq buts dans le tournoi. À la 46e minute, Šuker ouvre le score d'une contre-attaque éclair. Soixante secondes plus tard, Lilian Thuram, défenseur central qui n'avait jamais marqué en sélection, égalise. À la 70e, Thuram récidive d'une frappe enroulée du droit. 2-1. Il restera l'unique doublé de sa carrière internationale. Mais à dix minutes du terme, Laurent Blanc reçoit un carton rouge sévère pour avoir touché le visage de Slaven Bilić qui se laisse tomber. Suspension. Il manquera la finale.
Le mystère Ronaldo
Le 12 juillet 1998. Au Brésil, Ronaldo, 21 ans, deux fois Ballon d'Or en titre, est l'attaquant le plus dangereux de la planète. Sept buts au tournoi, FIFA Player of the Year. L'après-midi de la finale, il est victime d'une crise de convulsions, perd connaissance et passe trois heures à l'hôpital. À 19h48, le Brésil dépose une feuille de match sans son nom : Edmundo titulaire à sa place. À 20h18, nouvelle feuille déposée. Ronaldo est de retour. Il jouera l'intégralité de la rencontre, mais visiblement diminué, sans une frappe cadrée du tournoi.
Saint-Denis, 12 juillet 1998
Le Stade de France est plein, 75 000 spectateurs, dont Jacques Chirac dans la tribune officielle. À la 27e minute, Emmanuel Petit frappe un corner de l'aile gauche. Zidane s'élève au premier poteau et place une tête plongeante hors de portée de Cláudio Taffarel. 1-0. Trois minutes avant la pause, deuxième corner, cette fois tiré par Youri Djorkaeff. Zidane, encore. Tête piquée. 2-0.
À la 68e minute, Marcel Desailly est exclu pour deuxième jaune. La France finit à dix. Mais le Brésil n'arrive plus à entrer. Dans le temps additionnel de la deuxième période, Patrick Vieira lance Petit en profondeur. Frappe à ras de terre du gauche, Taffarel ne peut rien faire. 3-0. La France est championne du monde.
Black, Blanc, Beur
L'image va faire le tour du monde : 1,5 million de personnes sur les Champs-Élysées dans la nuit, Zidane projeté sur l'Arc de Triomphe en illumination géante, l'expression « Black, Blanc, Beur » qui traverse la presse internationale. La France découvre en quelques heures qu'une équipe de football peut faire union nationale. La sélection de Jacquet, composée de joueurs aux origines algérienne, sénégalaise, arménienne, kanak, antillaise, devient le miroir d'une République multiculturelle.
Davor Šuker termine meilleur buteur du tournoi avec six réalisations, devant Ronaldo et Vieri (cinq chacun). La Croatie, qui dispute son tout premier Mondial après l'indépendance de 1991, finit troisième. Michael Owen, dix-huit ans, désigné meilleur jeune joueur après son but solo contre l'Argentine en huitièmes. Fabien Barthez gardien du tournoi.
Pour Aimé Jacquet, c'est la sortie par la grande porte. Il quitte la sélection deux jours plus tard pour devenir directeur technique national. Pour Zidane, c'est le début de la légende. Vingt ans plus tard, son fils spirituel Mbappé reprendra le flambeau.