Le 1er juin 1978, l'Estadio Monumental de Buenos Aires s'emplit d'une neige de papier. Les supporters argentins lancent des milliers de banderoles et confettis depuis les tribunes avant même le coup d'envoi. L'image sera reprise dans tous les documentaires sur ce Mondial. Ce que la caméra ne montre pas : à quelques kilomètres de là, dans les centres de détention clandestins de la junte militaire du général Videla, des prisonniers politiques entendent la foule et ne comprennent pas si on célèbre ou si on souffre.
Le tournoi de la propagande
Le gouvernement militaire argentin, arrivé au pouvoir par le coup d'État de mars 1976, a fait du Mondial 1978 un projet national. Des stades construits, des routes asphaltées, un budget démesuré. L'objectif affiché : montrer au monde une Argentine moderne, unifiée, prospère. L'objectif réel : détourner l'attention internationale de la répression en cours. Amnesty International et des associations de défense des droits humains tentent de mobiliser contre le tournoi. Elles ne sont guère entendues.
Johan Cruyff, l'homme qui aurait dominé le tournoi, n'est pas là. La raison officielle : l'épuisement. La raison probable : une tentative de kidnapping à domicile en 1977 l'a profondément marqué. Les Pays-Bas participent quand même, finalistes sortants, avec Rob Rensenbrink, Arie Haan, Johnny Rep et Rudi Krol.
Le match contro le Pérou
La deuxième phase de groupes réserve l'épisode le plus controversé du tournoi. L'Argentine sait qu'elle doit battre le Pérou par au moins quatre buts d'écart pour finir devant le Brésil et accéder à la finale. Les deux pays jouent à Rosario le 21 juin. L'Argentine gagne 6-0. Le Pérou, qui avait battu l'Iran 4-1 quelques jours plus tôt, s'effondre complètement.
Les rumeurs de corruption n'ont jamais été prouvées mais elles n'ont jamais cessé non plus. L'ancien dictateur péruvien Francisco Morales Bermúdez a reconnu en 2012 avoir reçu des céréales argentines pour son pays et libéré des détenus politiques — mais a nié avoir discuté du match. Des joueurs péruviens ont toujours maintenu qu'ils avaient subi une défaite sportive honnête. Le score demeure la tache indélébile de ce Mondial.
Kempes et la finale
Mario Kempes, attaquant de Valencia, est le seul joueur argentin de l'effectif à évoluer en Europe à l'époque. Il arrive au tournoi en jambes et le domine de bout en bout. Six buts, dont deux en finale. Meilleur buteur et meilleur joueur du tournoi.
La finale du 25 juin oppose l'Argentine aux Pays-Bas. Kempes ouvre le score à la 38e minute. Nanninga égalise à la 82e. Prolongation. Kempes reprend un rebond à la 105e minute et redonne l'avantage argentin. Bertoni conclut à la 115e. 3-1. L'Argentine est championne du monde pour la première fois. Le général Videla descend sur le terrain pour serrer les mains des joueurs. Les photos circuleront pendant des décennies.
La junte tombera en 1983, après la défaite dans la guerre des Malouines. Une commission nationale d'enquête établira que 30 000 personnes ont disparu pendant la dictature. La Coupe du Monde 1978 aura été son moment de gloire internationale. Ce paradoxe ne s'effacera jamais des mémoires.