16 juillet 1950, dix-neuf heures, Rio de Janeiro. Au stade Maracanã, près de deux cent mille personnes se tassent dans les gradins. Le Brésil, hôte de la première Coupe du Monde d'après-guerre, va être sacré champion du monde dans son propre temple. C'est ce que tout le monde croit. Ce qui suit est gravé dans la mémoire collective brésilienne sous un seul mot : Maracanazo.
Le retour du tournoi, douze ans plus tard
Les éditions 1942 et 1946 ont été annulées par la Seconde Guerre mondiale. Quand la FIFA reprend en 1950, le Brésil se porte candidat seul. La Coupe du Monde se joue du 24 juin au 16 juillet, dans six villes — Rio, São Paulo, Belo Horizonte, Recife, Curitiba, Porto Alegre — et un stade flambant neuf : le Maracanã, pas tout à fait achevé pour le coup d'envoi mais déjà le plus grand stade du monde, construit pour 200 000 spectateurs.
Treize équipes seulement participent. Quatre nations qualifiées se désistent à la dernière minute : l'Écosse, la Turquie, l'Inde (à qui la FIFA refuse de jouer pieds nus) et la France. Les groupes sont déséquilibrés. La Suisse, l'Italie tenante du titre amputée du club Torino disparu dans la catastrophe de Superga un an plus tôt, l'Angleterre qui dispute son tout premier Mondial avec un humiliant 0-1 face aux États-Unis à Belo Horizonte.
Une formule unique : pas de finale, une pool
Pour la seule fois de l'histoire, la Coupe du Monde se conclut par une poule finale et non par un match de finale. Quatre équipes — Brésil, Uruguay, Suède, Espagne — rejouent en mini-championnat à Rio et São Paulo. La nation qui finit en tête est sacrée championne. Pas de tirage au sort, pas de tableau, pas de prolongation. Juste la moyenne de points, comme en championnat.
Le Brésil entre en favori. Il a marqué huit buts en trois matchs de poule, puis pulvérise la Suède 7-1 et l'Espagne 6-1 dans la pool finale. Ademir, son avant-centre, marquera neuf buts dans le tournoi — record qui tiendra jusqu'à Just Fontaine en 1958. La presse brésilienne parle d'un sacre acquis avant même le dernier match.
L'Uruguay, lui, a peiné. Coincé contre l'Espagne dans un 2-2 frustrant, vainqueur 3-2 contre la Suède au prix d'un retournement en seconde période. Avant le dernier match au Maracanã, le calcul est simple : le Brésil doit faire match nul pour être champion. L'Uruguay doit gagner.
Le match qui n'aurait jamais dû être perdu
Le 16 juillet, l'affluence officielle annoncée est de 199 854 spectateurs. Les estimations historiques montent à 205 000 voire 210 000. Personne ne sait précisément. Ce qui est certain, c'est que c'est l'affluence la plus massive jamais enregistrée pour un match de football, record qui ne sera jamais battu.
Le capitaine uruguayen Obdulio Varela rassemble ses joueurs avant le coup d'envoi. La légende voudrait qu'il ait piétiné le journal local qui titrait déjà sur le sacre brésilien. Sur le terrain, le Brésil domine. Première période sans but mais sans alerte. À la 47e minute, Friaça reprend une passe de Zizinho dans la surface uruguayenne et ouvre le score. Le Maracanã explose. Le Brésil mène 1-0. Le sacre est à quarante-trois minutes.
À la 66e minute, Juan Alberto Schiaffino récupère un centre venu de la droite et égalise. La foule reste muette. Calcul rapide dans les têtes : 1-1, le Brésil reste champion. Encore vingt-quatre minutes à tenir.
À la 79e minute, Alcides Ghiggia déborde sur l'aile droite, élimine Bigode et frappe au premier poteau. Le ballon passe entre les jambes du gardien Moacir Barbosa et entre dans le but brésilien. Tribunes pétrifiées. O silêncio do Maracanã. La photo de Barbosa effondré dans son but fait le tour du monde.
L'Uruguay tient les onze dernières minutes. Coup de sifflet final. Le capitaine Varela soulève la coupe Jules Rimet sans cérémonie officielle — le président de la FIFA Jules Rimet, qui devait remettre le trophée, ne s'attendait pas à ce verdict et n'avait pas préparé de discours. Il glisse le trophée à Varela à la fin du match, dans la confusion.
Une déflagration nationale
Trois supporters brésiliens meurent de crise cardiaque dans les gradins. Les radios brésiliennes coupent leurs émissions. Le pays entre en deuil. L'écrivain Nelson Rodrigues parlera d'une « catastrophe nationale, notre Hiroshima ». Le gardien Moacir Barbosa, accusé personnellement, ne s'en remettra jamais. Cinquante ans plus tard, en 2000, il déclarera : « En droit brésilien, la peine maximale est de trente ans. Moi, j'en purge cinquante. » Il mourra ruiné en 2000.
La sélection brésilienne abandonnera son maillot blanc — couleur du sacre raté de 1950 — pour adopter le jaune en 1953. La couleur, choisie par concours après la défaite, deviendra le symbole de toutes les conquêtes suivantes : 1958, 1962, 1970, 1994, 2002.
Le mot Maracanazo — littéralement « le coup du Maracanã » — entrera dans le dictionnaire footballistique mondial. Soixante-quatre ans plus tard, à quelques kilomètres du même stade, le Brésil revivra le cauchemar : 1-7 contre l'Allemagne au Mineirão de Belo Horizonte, demi-finale de sa propre Coupe du Monde. On l'appellera le Mineirazo.