Le 19 juin 1938, au stade olympique Yves-du-Manoir de Colombes, l'Italie soulève la Coupe Jules Rimet pour la deuxième fois consécutive. L'atmosphère est étrange. L'Anschluss a eu lieu trois mois plus tôt. L'Autriche n'existe plus en tant que nation : ses joueurs ont dû rejoindre l'équipe d'Allemagne ou rentrer chez eux. En Europe, les frontières tremblent. Tout le monde joue au football comme si de rien n'était. Ce sera le dernier Mondial pendant douze ans.
Un tournoi sous tension politique
Quinze équipes participent — pas seize, car l'Autriche, dissoute après l'annexion allemande, s'est retirée quinze jours avant le coup d'envoi. L'Espagne, ravagée par la guerre civile, est également absente. Le Brésil fait le voyage, ambitieux et porté par son attaquant Leônidas da Silva, surnommé l'Homme de caoutchouc pour son jeu acrobatique.
Le format reste celui de 1934 : élimination directe dès le premier match, aucune phase de groupes. La France organise mais ne brille pas : les Bleus s'inclinent 3-1 face à l'Italie au premier tour à Colombes même, devant un public médusé. Cuba, premier représentant des Caraïbes dans un Mondial, crée la surprise en battant la Roumanie.
Leônidas et le Brésil sacrifié
Le Brésil de Leônidas dévaste ses adversaires. L'attaquant inscrit quatre buts contre la Pologne au premier tour, deux contre la Tchécoslovaquie en quart de finale. Il finira meilleur buteur du tournoi avec sept réalisations. Mais la fédération brésilienne commet une erreur fatale : convaincue de battre l'Italie en demi-finale, elle ménage Leônidas pour la finale. Le Brésil perd 2-1 contre l'Italie sans son meilleur joueur. La logique du calcul sportif vient de s'effondrer.
Leônidas, reposé contre son gré, marque deux fois lors du match pour la troisième place contre la Suède. Sa consolation est mince. Il ne rejouera jamais une Coupe du Monde.
La finale : Pozzo fait l'histoire
Le 19 juin, l'Italie de Vittorio Pozzo retrouve la Hongrie en finale. Gino Colaussi ouvre le score dès la 6e minute, puis marque un second but. Silvio Piola inscrit deux réalisations. La Hongrie répond par Gyula Zsengellér et György Sárosi, mais ça ne suffit pas. Italie 4-2 Hongrie.
Pozzo devient le seul entraîneur de l'histoire à remporter deux titres mondiaux consécutifs. Il était déjà entré dans l'histoire en 1934 ; il y reste pour toujours en 1938. Sa méthode, fondée sur la discipline collective, l'organisation défensive et l'exploitation des meilleurs joueurs disponibles — quel que soit leur passeport d'origine —, a résisté à deux cycles complets.
Personne, ce soir-là à Colombes, ne sait que ce trophée va dormir douze ans. Que la FIFA va annuler les éditions 1942 et 1946 faute de monde pour les organiser. Que certains de ces joueurs qui trinquent dans le vestiaire seront morts d'ici 1945. La Coupe du Monde reprendra en 1950, au Brésil, dans un monde entièrement reconfiguré. Leônidas aura trente-six ans. Il ne sera pas convoqué.