Kylian Mbappé, équipe de France (Iconsport)
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France-Paraguay : le choc de cultures qui aguerrit

Kylian Mbappé, équipe de France (Iconsport)

Victoire 1-0 sur le Paraguay, et déjà les esprits sensibles hurlent au scandale. Contre-analyse par Grégory Schneider dans Libération, d'un match qui a en réalité forgé quelque chose d'essentiel chez les Bleus.

LLa rédactionMis à jour à 02h076 min de lecture
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Et si vous aviez regardé le mauvais match ?

Il paraît que c'était indigne. Brutal. Inesthétique. Il paraît que l'arbitre venait d'une autre planète, que le Paraguay jouait au rugby déguisé en football, que les Bleus ont souffert pour rien dans un spectacle qui n'en méritait pas le nom. Permettez-moi, respectueusement, de ne pas être de cet avis. Ce France-Paraguay du 4 juillet au Lincoln Financial Field de Philadelphie — victoire 1-0 des hommes de Didier Deschamps — est précisément le genre de match que l'histoire d'un tournoi exige. Pas beau, non. Mais profondément utile. Et, à bien y réfléchir, profondément révélateur.

Le Paraguay : l'âme d'un football que les bien-pensants ne veulent plus voir

Commençons par rendre à Gustavo Alfaro ce qui lui appartient. Son Paraguay, classé 41e au ranking FIFA, ne dispose d'aucun joueur évoluant dans les quatre ou cinq clubs qui monopolisent les unes des grands journaux sportifs européens. Antonio Sanabria, 30 ans, évolue à Cremonese, en Serie B italienne. Miguel Almirón, 32 ans, est retourné à Atlanta United après son aventure à Newcastle. Omar Alderete, 29 ans, tient sa place de défenseur central à Sunderland. Ce ne sont pas des noms qui font rêver les directeurs sportifs du Real Madrid ou du PSG. Et alors ?

Ce que cette équipe a proposé à Philadelphie, c'est un football de résistance totale, d'engagement physique assumé, de duel permanent. Un football où chaque centimètre de terrain se gagne dans la sueur et dans la douleur. Appeler cela de la violence, c'est confondre la rudesse avec la brutalité, l'engagement avec la malveillance. Le Paraguay n'a pas triché sur sa nature : il a joué avec ses armes propres, celles d'une équipe qui sait qu'elle ne peut pas rivaliser balle au pied avec la troisième nation du classement mondial. Ce n'est pas de la sauvagerie — c'est de la stratégie. Et c'est, par définition, l'essence même d'une Coupe du monde : la confrontation de footballs différents, de philosophies antagonistes, de cultures qui n'ont aucune raison de se ressembler.

L'arbitre et les standards : pourquoi la FIFA n'est pas l'UEFA

Voilà la polémique qui a saturé les colonnes depuis le coup de sifflet final : l'arbitrage. Une sensibilité qui n'a visiblement rien à voir avec les standards stérilisés de l'UEFA. Résultat : des duels tolérés que le VAR de la Champions League sanctionnerait en trente secondes, une permissivité sur les charges qui a mis hors de lui plus d'un commentateur parisien.

Mais la richesse d'un tournoi à 48 équipes qui assume enfin sa dimension véritablement mondiale, c'est précisément cela : des lectures du jeu qui appartiennent à d'autres traditions, d'autres écoles, d'autres rapports au contact physique. La rugosité laissée vivre a donné au match une tension dramatique que dix remplaçants du pressing positionnel de Pep Guardiola n'auraient jamais produite. Les deux équipes ont dû s'adapter. C'est exactement ce qu'une compétition internationale est censée exiger.

Les Bleus dans le cambouis : la victoire qui ne se voit pas dans le score

Et c'est là que la France de Didier Deschamps a, selon moi, remporté sa plus belle victoire de ce tournoi — bien plus significative que les 4-1 contre la Norvège ou les 3-0 contre l'Irak. Parce que triompher dans le confort de son propre jeu, c'est agréable. Surmonter trois cartons jaunes encaissés alors que le score est toujours vierge, résister à la provocation permanente d'une défense paraguayenne qui cherchait explicitement à faire disjoncter un Kylian Mbappé ou un Ousmane Dembélé — c'est une autre catégorie de mérite.

Deschamps avait averti en conférence d'avant-match : il fallait ne pas répondre, ne pas entrer dans le jeu adverse, garder les nerfs et faire parler la qualité au moment décisif. Ses joueurs l'ont écouté. Aurélien Tchouaméni, 26 ans, a été impérial dans sa couverture du terrain depuis son poste de milieu récupérateur du Real Madrid, absorbant les chocs sans jamais perdre sa concentration. Marcus Thuram, 28 ans, a bataillé seul en pointe avec une générosité qui force le respect — l'avant-centre de l'Inter Milan a compris avant tout le monde que ce match ne se gagnerait pas dans les espaces mais dans le sacrifice. Et quelque part dans ce maelström, le but libérateur est tombé. 1-0. Austère, difficile, gagné dans la boue. Parfait.

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Regardez l'historique récent du Paraguay dans ce tournoi : une victoire sur la Turquie (1-0), un nul arraché face à l'Australie (0-0), et ce même nul 1-1 contre l'Allemagne qui avait surpris l'Europe entière. Ce n'était pas une équipe en déroute que la France affrontait. C'était un bloc compact, organisé, entraîné par Alfaro avec une identité revendiquée et une fierté intacte. En 2010, ce Paraguay avait atteint les quarts de finale, éliminant le Japon aux tirs au but. La mémoire collective de ce football vit dans les jambes de Gustavo Gómez, défenseur de 32 ans formé à Palmeiras, et dans le regard de Fabián Balbuena, 34 ans passé par la Premier League avant de rejoindre le Grêmio. Ces joueurs savent ce que coûte un Mondial. Ils n'étaient pas là pour faire de la figuration. Diego Gómez, 23 ans, le milieu de Brighton, n'était pas là non plus pour figurer : c'est lui qui a fixé Tchouaméni pendant soixante-dix minutes, l'obligeant à jouer dans l'urgence plutôt que dans l'inspiration.

Ce qui ne tue pas rend plus fort — et cette phrase n'est pas un cliché

Il faudra, pour gagner cette Coupe du monde, traverser d'autres soirées semblables. La France rencontrera le Maroc en quarts de finale — septième nation mondiale, portée par un collectif qui ne cède rien non plus dans le rapport de force physique. Si les Bleus n'avaient affronté que des adversaires propres, techniques, bien élevés footballistiquement, ils arriveraient à ce rendez-vous avec des lacunes béantes. Ils ont maintenant une réponse à une question fondamentale : peuvent-ils gagner un match brutal, arbitré différemment, contre une équipe qui refuse de mourir ? La réponse est oui. Et cette réponse vaut de l'or.

La Coupe du monde ne se gagne pas dans les salons. Elle se gagne dans la poussière de Philadelphie, dans les coups reçus et rendus, dans le 1-0 arraché au forceps. Les équipes qui soulèvent le trophée — la France en 1998 puis en 2018, l'Argentine en 2022 — ont toutes traversé au moins un match qu'on aurait pu qualifier d'indigne depuis un plateau parisien. Ce France-Paraguay sera, dans quelques semaines peut-être, regardé comme l'un des moments charnières d'un parcours victorieux. Ou comme un avertissement manqué. L'histoire tranchera. Mais pour l'instant, le score parle : France 1, Paraguay 0. Et la France est en quarts de finale.

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